Dans les œuvres de Janusz Stega, le temps ne se donne jamais à voir frontalement. Il se présente par strates, par dépôts successifs, chaque geste venant poser sa fine pellicule sur ce qui a précédé.
La toile devient alors une topographie de durées superposées : un lieu où l’on devine autant que l’on oublie, où chaque trace visible en recouvre une autre, enfouie, mais toujours active.
Dans une vie comme dans une œuvre, souvent la couche la plus récente, celle qui affleure, celle qui reste en surface, fait écran : le passé, lui, persiste silencieusement en-dessous, là où le temps se cache. Sauf fulgurances particulières où il surgit soudainement, il n’est généralement plus perceptible, n’a plus de visage, plus de netteté. Il a été absorbé et recouvert par les coulures neuves du présent.
Or ce que nous percevons n’est jamais que la partie émergée d’un ensemble plus vaste, plus dense, qui continue pourtant de travailler en secret.
Les œuvres de Janusz Stega interrogent précisément cet entre-deux : ce qui est là, mais ne se montre plus ; ce qui a façonné la matière sans plus occuper le regard. Les pigments ruissellent comme des souvenirs qui se déplacent, glissent, s’effacent partiellement, laissant derrière eux une mémoire de leur propre disparition.
Peindre devient alors un consentement à laisser les couches se construire, s’engloutir, se recouvrir, sans hiérarchie, sans nostalgie.
Car ce que le temps retient n’est ni l’événement, ni la forme achevée, mais l’empreinte que chaque geste a laissée dans la continuité de la matière.
Dans ces verticales qui s’étirent, dans ces veines de couleur qui se mêlent, se lit une histoire qui se reforme à chaque instant, dont les cicatrices ne disparaissent jamais tout à fait, mais se transforment en fondation. Chaque toile devient une archive du passage, une matrice où le visible et le recouvert coexistent dans un même souffle.
Sous la surface visible, les couches antérieures demeurent actives : elles réfléchissent, infusent, irradient encore, même lorsque l’œil croit ne plus les percevoir.
Ainsi, les toiles de Janusz Stega ne montrent pas seulement ce que le temps laisse apparaître, mais tout ce qu’il retient. Tout ce qu’il garde en dessous, comme un sol fertile, un terrain d’expériences, de gestes, d’effacements et de recommencements.

